Gallerie de Photos des Iskandaranis

Iskandaranis Photo Gallery


Ce texte est souvent délibérément allusif. Ce voyage est du domaine public, mais les émotions sont nôtres, il fallait les garder pour nous.




Instantanés à Ostia
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Toute cette histoire aurait pu n’avoir jamais été contée. Et pour cause, son personnage central, le Frère Edmond, (métamorphosé en Roger Vermeulen) s’était laissé tenter par les « capouesque délices » de Roissy. Il avait failli rater l’avion de ce vendredi 14 septembre 2007. Rappelés à l’ordre par un anonyme, mais impératif haut-parleur, lui et son tentateur, Michel Abiad, embarquaient penauds dans l’aéronef sur le point de décoller. Bien calés dans leur fauteuil, nos deux complices, déjà fort émoustillés par les perspectives du voyage, se laissèrent conter mille et une fariboles par votre serviteur. A l’arrivée, une délégation, compacte et surexcitée de sexagénaires bedonnants et souvent déplumés, les attendait de pied ferme. Le choc fut inoubliable, les accolades et l’émotion aussi. Certes avec les ans certains ne reconnurent pas immédiatement, dans l’adulte un peu décati qui les étreignait avec ferveur, le jeune adolescent qu’ils avaient quitté jadis. Seul Jean-Pierre Fouad Sabbagh, dit Sabo, (selon les périodes de sa vie vous choisirez l’un de ces patronymes) n’était pas tombé dans cet amical guet-apens (inspiré par Adriano Talamas). Arrivé tout droit d'Egypte, après avoir jonglé avec son agenda professionnel, il filait sans attendre à l’hôtel. Nous l’y retrouvâmes, conduits par nos cicérones (Adriano, Livio et Luciano).

Affamés et réjouis, nos compères, accompagnés de trois charmantes fées (Patricia l’épouse et Mari-Sol la fille de Livio Guerra et Eliana la sœur de Roberto Palermo), se mirent à table (dans tous les sens du terme). Il fallait manger vite et bien car les augures annonçaient l’arrivée en fin de soirée de Gilbert Francis, redouté pour son impressionnant coup de fourchette et ses tonitruants coups de gueule. Resterait-il quelque chose à se mettre sous la dent s’il arrivait avant que nous n’ayons achevé nos agapes ? Grâce au ciel nous pûmes vider en paix (ou plutôt au milieu d’une grande agitation) nos platées de pâtes et de poissons et même chanter un tonitruant « Happy Birthday » à notre Cheikh el Hara, l’ineffable et très affable quasi-milanais Alfred(o) Cangià. Il est vrai que cette fripouille et l’insaisissable, mais très urbain, Lucien (Luciano) Bajec, s’étaient démenés comme de beaux diables pour organiser ces retrouvailles amicales. Jugez plutôt : la fine fleur de la classe de troisième préparatoire B du Collège Saint Marc, de 1959-60, se retrouvait quarante sept ans plus tard autour de son ancien professeur ! Certes tous n’avaient pu être au rendez-vous, car nombreux furent ceux que des impératifs contraires empêchèrent d’être des nôtres (problèmes dentaires, engagements professionnels, difficultés matérielles diverses, etc.). Ils demeurèrent présents dans nos pensées. Toujours vivants dans notre mémoire, Serge Arida, très prématurément disparu, et François Saliba, récemment emporté, se seraient certainement joints à nous. Leur souvenir a souvent été évoqué en ces jours de remémoration. Quant aux quelques Hellènes, que des circonstances liées aux mirages de la réussite empêchaient de condescendre à être des nôtres, leur regret sera à la hauteur de leur absence. Jupiter aveugle ceux qu’il veut perdre.

En tout cas, le repas ne déçut ni l’effort des organisateurs, ni l’attente des participants. La présence du New-yorkais Albert Cohen et du Canadien Rémy Jaouich qui avaient bravé l’Atlantique pour nous retrouver, nous a touchés au cœur. Les proclamations délibérément provocantes du Belgo-Parisien Raphaël (Ralph) Hananel, ont animé les discussions et imposé son machisme ironique, tandis que s’époumonaient Roberto plein de superbe et Alfredo proche de la congestion. Désireux, aux dires de certains, d’être gratifiés de bonnes notes, les éternels « premiers », Livio et Michel, entouraient leur éducateur. L’ascétique Romain rayonnait de joie. Au milieu du brouhaha général, Rémy et le toujours alexandrin Jean-Pierre, venus presque des antipodes, échangeaient, impavides et heureux, des souvenirs. Les jolis mugs (grandes tasses) de commémoration conçus et réalisés conjointement par les deux compari (Alfredo et Luciano) firent la joie de tous. Leur discours et celui de notre titulaire aussi. Le tiramisù d’anniversaire, le petit feu de Bengale et les bouteilles d’un excellent mousseux italien nous avaient mis en ébullition.

Après le repas, le débarquement haut en couleur de Gilbert et de sa femme Caroline, venus de Paris, donna lieu à de nouvelles effusions et l’on trinqua à nouveau à « l’amitié, l’amour, la joie ». Puis, par petits groupes, les uns et les autres devisèrent et chacun monta se jeter dans les bras de Morphée. Sauf quelques irréductibles qui, autour de Gilbert et Caroline, Adriano (venu de Naples, mais sans mourir), Luciano, Alfredo et votre informateur avaient décidé de refaire le monde. Il en avait bien besoin, lui qui végétait pendant toutes ces années sans notre supervision éclairée. Enfin, après avoir fermement répété qu’on ne parlerait pas de politique pendant toute cette rencontre, on trahit ce grand principe, « en vertu des grands sentiments ».

Au matin, du samedi 15 septembre, une mer étale et brillante miroitait, devant les fenêtres de nos chambres d’hôtel, comme pour nous dire « Yalla, tu viens te baigner ? ». Mais il fallut d’abord découvrir les trésors de photos anciennes apportées par Frère Roger, Alfredo et Sabo et les textes manuscrits que nous avions eu l’imprudence de commettre à quinze ans. Finalement, en arrivant à la plage et comme un clin d’œil du destin, un sayess de la vallée du Nil nous accueillait sur le parking. Bizarrement, il ne sembla pas surpris de nous entendre lui parler dans sa langue…

Le sable était rafraîchissant, la mer glaciale mais ensorcelante. La plage évoquait une Alexandrie rêvée, surtout quand on connaît l’état actuel de son littoral. Alors, Via ragazzi, Andiamo tutti al mare. Même si Albert lorgnait plutôt vers les naïades du bord de l’eau, il nous suivit. Seuls manquèrent à l’appel des flots, le Frère Roger pour des raisons médicales et Ralph pour des motifs non encore élucidés. Le bain nous enchanta et ouvrit notre appétit. Le repas à la bonne franquette recréa l’atmosphère de joutes et de bonne humeur de la veille. Elle fut stimulée par les devinettes alexandrines concoctées par Luciano. Elles nous déridèrent, après l’intrusion impromptue de l’inspectrice de l’AAHA (Association des Anciens et Actuels Habitants d’Alexandrie). Puis, altre dolcezze, le très psychologue Luciano nous abreuva de jus de mangues et de goyaves (pour nous désaltérer), de Qamar el Dine (puisque c’est Ramadan) et de Halawa (pour nous faire maigrir).

C’est dans ces moments heureux que consentait à nous rejoindre, dans l’après-midi, le seul Romain d’entre nous, Livio. Il avait kidnappé Michel et ne nous en accordait que des extraits, à petites doses. Ce dernier arrivait en s’excusant de ne pas avoir mis de cravate sur sa veste. Ce crime est à l’évidence impardonnable, bien plus que de venir sans maillot de bain à la plage ! En tout cas, les uns et les autres eurent l’avantage de voir Gilbert et Luciano (nouveau citoyen de Viterbe), se faire masser par les mains expertes d’une jolie Chinoise. Cependant que Livio qui s’était perdu, en venant par la route de Rome à Ostie, renouvelait son exploit le soir même, mettant plus de trois heures à rentrer d’Ostie à Rome…

Après une bonne douche, le restaurant égyptien, réputé pour ses sortilèges nous attendait. Ce repas fut l’apothéose de notre séjour. Toute la fine équipe était présente. En plus des douze élèves de 3ème préparatoire B et de leur ancien professeur, se trouvaient : Eliana, la fort sympathique sorella jumelle de Roberto, Caroline, la brillante moitié de Gilbert, qui nous accompagnèrent dans toutes nos escapades, Danielle, la volcanique Albigeoise, amenée par Luciano et enfin Luciano Ceccuti, élève du Frère Roger en 1960-61. L’atmosphère s’échauffa rapidement jusqu’à approcher, en fin de soirée, le point de fission, qui permet à l’explosion nucléaire de s’enclencher. On faillit y aboutir lorsque les masses sous-critiques de Luciano et d’Alfredo se heurtèrent. On peut penser que la présence des autres participants joua le rôle des barres de graphite pour empêcher la divergence. Mais n’anticipons pas.

La lenteur du service, qui passa le hommos et le lait au concombre avant de nous accorder quelques bouchées de pain, puis qui nous fournit des falafel alors que le ‘eich chami était déjà consommé, eut pour effet paradoxal, en plus de nous affamer, d’animer l’atmosphère. L’auteur de ces lignes fit un petit laïus expliquant qu’à l’instar des douze apôtres, nous étions là, regroupés autour de notre ancien maître pour une nouvelle Cène. Il fallait donc choisir, entre nous douze, ceux qui représenteraient certains des apôtres. Curieusement, ce fut celui qui aurait dû être le plus difficile à désigner, Juda, qui proposa fièrement sa candidature en la personne de notre fougueux Raphaël. La place de Thomas fut accordée au Véronais, Roberto, désireux de vérifier de tactu certains objets ; alors que Gilbert endossait la peau de Pierre, sûr de lui, mais reniant trois fois. Jean fut choisi, selon le vœu du Frère Roger entre Albert, Jean-Pierre et Rémy qui tous trois venaient de très loin. La vox populi désigna le troisième. Et les conversations s’égayèrent.

Ralph le redoutable, pour ne pas le nommer, s’attaqua alors perfidement aux droits et privilèges des femmes, ayant pour effet d’allumer sa voisine Danièle. Celle-ci finit, en fin de soirée, par se jeter littéralement sur lui, toutes griffes dehors. Il ne trouva son salut que dans la fuite. Une musique un tantinet discordante annonça ensuite la danse du ventre. Malheureusement les mâles aguichés n’eurent à se mettre sous la dent que les appâts d’une énergique, mais peu lascive Milanaise, reconvertie en Houri de profession. Bien que souhaitant, comme nous tous, un paradis avec de plus expertes et plus sensuelles créatures, Gilbert, bon prince, se prit au jeu et accompagna la jeune personne dans ses évolutions sur la piste. Bien loin de l’épectase, chère au regretté Daniélou, notre ancien maître affirma, quant à lui, sa sensibilité artistique et son goût pour le sport. Après les grillades, le dessert du restaurateur, fut significativement relevé par les délicieuses baklawa et kounafa de Gilbert. Le repas s’acheva par un champagne venu directement de France, dans les malles du soussigné. Alfredo remit alors à chacun d’entre nous un parchemin authentifiant notre présence en ces moments rares. Pour des raisons relevant des problèmes du nucléaire évoqués plus haut, le retour fut quelques peu chaotique. Mais, en bons méditerranéens, nos deux héros se réconcilièrent à l’hôtel, sous l'oeil ravi de notre professeur.

Dimanche 16 septembre au matin, la messe dominicale était suivie par les plus fidèles d’entre nous, tandis que les mécréants dormaient du sommeil du juste. « Vérité au-delà des Pyrénées, erreur en deçà », dirait-on. Mais, comme les voies du Seigneur sont impénétrables, seuls les pieux croyants découvrirent sur le chemin de leur retour et par le plus grand des hasards, Michel et Livio (accompagné de sa femme et de sa fille) venus leur faire leurs adieux en pleine rue ! Le déjeuner qui suivit, avec vue sur la mer, fut traversé par un double sentiment ; inquiétude de ceux qui partaient (Gilbert, Caroline et Ralph), craignant de ne pas être servis à temps, et regret de tous, au moment de nous séparer, après une si longue absence. Le repas s’acheva par de petites siestes et une dernière visite au bord de cette mer qui nous est si chère. Nous refîmes à nouveau le monde, stimulés par les propos singuliers de notre cher Albert. Le voyage touchait à son terme, comme le soleil achevait la fin de sa course dans la mer. Et nous voilà déjà à projeter la prochaine rencontre, à Alexandrie Inchallah.

Le soir, Jean-Pierre nous rattrapa. Il était désolé de n’avoir pas trouvé le temps de rencontrer Benoît XVI, qui lui avait demandé un rendez-vous. Mais, notre Sabo national était pris par la visite de la basilique Saint-Pierre. Quant à nous, après avoir erré à la recherche d’une pizzeria disposée à faire des pizzas (ce ne semble pas commun à Ostie), nous en trouvâmes une parfaitement à notre goût. Ralph nous y rejoignit en pensée et par téléphone, depuis sa Belgique d’adoption. Après avoir joui de la douceur de la nuit « ostiane », nos déambulations nous conduisirent chez un glacier. D’obscures, mais précises, considérations de Roberto, sur la fin de la destinée humaine et sur les contraintes que lui imposent quotidiennement ses besoins naturels, le portèrent à constater qu’une exploitation raisonnée de ces impératifs menait droit à la fortune. Les incoercibles fous rires des présents, pliés en deux par ces pensées fumeuses, furent à la hauteur du plaisir que nous avions eu à nous retrouver après tant d’années.

Lundi 17 septembre sonna le glas de nos retrouvailles. Le ciel s’était couvert pour la première fois, c’était l’heure du grand adieu et Piove de Domenico Modugno nous revint à l’esprit. Après avoir une fois de plus revu les photos de notre jeunesse et celles de Rémy, il nous apparut bien difficile de nous quitter, de rompre les amarres. Mais, après maintes « dernières » photos et force embrassades, chacun reprit son chemin, parfois la larme à l’œil. Que d’évolutions accomplies en trois jours. Le français était rapidement revenu dans la pratique de Roberto et d’Adriano, l’arabe re-émergeait chez Albert et Michel et notre italien semblait de retour. Mais tout cela s’avérait bien peu de choses au regard de ces rares moments de grand bonheur que nous venions de vivre ensemble et de l’amitié que nous avions vu renaître. Pour quelques jours, nous avions gagné notre bataille contre le temps. Pendant que l’ineffable et très amical Adriano nous raccompagnait aimablement à Fiumicino, passant devant les ruines de l’antique Ostie, notre émotion se doublait de la satisfaction que l’on éprouve après avoir restauré un chef d’œuvre brisé.

Habib Tawa